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« Le Japon a perdu sa dignité » : un bon odori sur des génériques d’anime déchire l’internet japonais
Une ancienne actrice a jugé indigne la fête d’un sanctuaire tokyoïte où l’on danse sur des musiques d’anime. Quatorze millions de vues plus tard, la riposte est venue de l’histoire de la danse elle-même.

Le 8 août, une ancienne actrice japonaise, Saya Takagi, 62 ans, a publié sur X quelques lignes au sujet d’une fête d’été qu’elle venait de voir. Dans l’enceinte d’un sanctuaire de Tokyo, une foule dansait le bon odori — la danse traditionnelle de l’été — mais sur des génériques de dessins animés.
Il y a bien des façons de voir les choses. Personnellement, en voyant cela, je me suis dit que le Japon avait perdu sa dignité.
Texte original (日本語)
いろいろな考え方がありますね。私はこれを見て日本は品格が落ちたと思いました。
Quatorze millions de vues plus tard, elle a refermé le sujet elle-même, expliquant que « cela tournait à l’incendie ». Entre-temps, le Japon avait passé une semaine à se disputer sur une question qui, vue de France, paraît minuscule et qui ne l’est pas du tout : qu’est-ce qui, au juste, a le droit de s’appeler une tradition ?
Et si l’on regarde le résultat : le camp de la « dignité » a perdu trois fois, et à chaque fois sur un fait vérifiable.
La première réaction, elle, ne portait même pas sur le fond.
Ce qui s’est dit
5chC’est pas l’actrice du cannabis, ça ?
C’est qui ?
Une ancienne fille de couverture de Playboy qui donne des leçons de dignité.
Je ne sais pas qui c’est, mais quand on a eu des affaires de cannabis, tout ce qu’on dit revient en pleine figure. Autant se taire.
« C’est qui ? » — la question revient à chaque fois.
À Kanda Myōjin, c’est un peu attendu, non ?
L’internet japonais commence par vérifier qui parle, puis sort le passé de la personne. On y reviendra, parce que c’est aussi comme cela que la dispute s’est terminée. La discussion sur le fond ne commence qu’après.
Ce qu’est un bon odori, et pourquoi ce n’est pas un spectacle
Il faut d’abord se débarrasser d’une image. Le bon odori n’est pas un ballet folklorique que l’on regarde. C’est une fête de quartier, en plein mois d’août, autour d’une tour de bois montée pour l’occasion. Des haut-parleurs diffusent quelques morceaux en boucle ; les gens tournent autour de la tour en reprenant des gestes simples, appris sur place en trois minutes. Il n’y a ni scène, ni billet, ni public. Tout le monde danse, y compris ceux qui dansent mal.
L’origine est bouddhique — accueillir les morts qui reviennent le temps de la période d’O-bon, puis les raccompagner. Mais dans la pratique d’aujourd’hui, c’est surtout l’événement où l’on croise ses voisins une fois par an, où les enfants mangent des brochettes et où les associations de commerçants tiennent un stand.
Autrement dit : une fête de village, transposée en ville, et dont le répertoire musical a toujours été le fond sonore populaire du moment. C’est ce dernier point qui va revenir trois fois.

Ce qui s’est dit
5chDemander de la dignité à un bon odori…
D’accord.
Ce n’était pas une remarque anodine. Elle n’a fait que rabaisser sa propre dignité.
Moi je ne connais que « la lune est sortie, sortie, la lune est sortie, yoi-yoi ».
Et derrière cette chanson-là, il y a l’exploitation des mineurs par les grands groupes.
Le moment où la discussion bascule sur « qu’est-ce qu’un bon odori, au fond ? »
Le dernier échange plaisante, mais il vise juste. Le Tankō Bushi, l’un des deux piliers du répertoire, est à l’origine un chant de travail de mineuses de charbon du Kyūshū. Le contenu de la tradition est fait, depuis le début, de travail et de commerce.
Le sanctuaire en question n’a pas été choisi au hasard
La fête visée se tenait à Kanda Myōjin, et c’est là que l’argument de la « dignité » a commencé à se fissurer.
Kanda Myōjin est un sanctuaire de près de mille trois cents ans, fondé en 730, qui fut sous les Tokugawa le protecteur officiel d’Edo — la ville entière, du shogun au dernier artisan. C’est donc, dans l’ordre des titres, à peu près l’inverse d’un lieu marginal.
Sauf qu’il se trouve aussi à quelques centaines de mètres d’Akihabara. Le sanctuaire vend depuis des années une amulette de « protection des données informatiques » — mille yens — censée préserver votre ordinateur des virus et des plantages. Il sert de décor à la série Love Live!, au point que ses marches sont devenues un lieu de pèlerinage pour les fans. Cette proximité n’est pas une dérive récente : c’est la position que le lieu occupe depuis longtemps.
D’où la réplique la plus répandue, résumée ainsi par la presse japonaise :
À l’époque d’Edo, le sanctuaire s’associait aux acteurs de kabuki. Aujourd’hui, ce sont des personnages d’anime. C’est la même chose.
Texte original (日本語)
江戸時代に歌舞伎役者とコラボしたのと同様に、現代ではそれがアニメになっただけ。
L’argument mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il est plus solide qu’il n’en a l’air. Le kabuki, que l’on range aujourd’hui au patrimoine, était au XVIIᵉ siècle un divertissement de masse, tapageur et régulièrement soupçonné d’indécence par les autorités. La « tradition » d’hier est très souvent la vulgarité d’avant-hier.
Première défaite : ils n’ont vu qu’un soir sur trois
Ce qui a été le plus décisif dans cette controverse n’est même pas historique. C’est le programme de la fête.
La fête de Kanda Myōjin dure trois jours — du 7 au 9 août cette année. D’après le programme officiel :
| Jour | Ce qu’on y dansait |
|---|---|
| 1ᵉʳ soir — vendredi 7 août | Bon odori sur musiques d’anime (16 h 30 – 20 h 30) |
| 2ᵉ soir | Bon odori de la fédération de danse populaire de Chiyoda |
| 3ᵉ soir | Bon odori de l’association de préservation du Hamachō Ondo |
Les génériques d’anime n’ont donc été joués qu’un soir sur trois. Les deux autres soirs, ce sont la fédération de l’arrondissement et une association de préservation qui dansaient — c’est-à-dire, très exactement, le camp de la tradition.
La critique a donc regardé une soirée sur trois, et en a tiré un jugement sur la fête entière, puis sur le pays.

Ce qui s’est dit
5chOn ne va pas demander de la dignité à un bon odori.
Si ça ne suit pas l’époque, ça finit par disparaître.
La fête dure trois jours ; ce n’était le programme que du vendredi. Les autres soirs, c’était le répertoire habituel.
Ils avaient l’air de s’amuser, tant mieux. Ces gens-là ne supportent pas de voir les autres s’amuser.
C’est une insulte à des gens qui s’amusaient sans arrière-pensée.
Deuxième défaite : le bon odori d’anime a soixante ans
La critique supposait encore autre chose : que danser un bon odori sur un générique de dessin animé serait nouveau. C’est faux également.
- 1966, Obake no Q-tarō ondo — le générique de fin de la série du même nom. Deux millions de disques vendus, et le prix de la chanson pour enfants aux Japan Record Awards de l’année.
- 1979, Doraemon ondo — qui installe l’anime ondo comme un classique national.
- 1981, Arale-chan ondo — encore joué quarante-cinq ans plus tard.
- L’ère Shōwa en compte d’autres, comme le Kinnikuman ondo.
Avant cela, le répertoire était surtout adulte — Tankō Bushi, ondo régionaux. C’est le succès d’Obake no Q-tarō qui a fait entrer d’un coup les titres pour enfants dans les fêtes de tout le pays.
Autrement dit : le bon odori d’anime a soixante ans d’histoire, et le tout premier du genre a reçu un prix. Ce qui a été montré du doigt est un classique de l’été japonais.
C’est ici qu’a eu lieu l’échange le plus long de toute la dispute.
L’échange qui a duré le plus longtemps
5chPetit, on dansait sur l’Arale-chan ondo.
Justement, tu étais petit. Tu comptes le faire adulte ?
Où est le problème ?
À l’époque aussi, c’étaient des adultes qui organisaient.
Il n’y avait que des enfants à danser, à l’époque ?
Ses propres enfants, ceux de la famille… drôle de bonhomme.
L’objection « ça existe depuis longtemps » se déplace vers « c’est un jeu d’enfants » — et c’est là qu’elle cède.
Et le Cock Robin ondo ?
Tout le monde faisait le « papan ga pan » en chœur dans la cour du sanctuaire.
Dès qu’un autre titre est cité, les souvenirs de l’avoir dansé affluent.
L’Obake no Q-tarō ondo est un classique national depuis l’ère Shōwa, non ?
Il y a quarante ans, il y avait déjà l’Arale-chan ondo et le Kinnikuman ondo.
C’est une pratique qui a une bonne cinquantaine d’années.
Ce qui a emporté l’échange tient en une ligne : « À l’époque aussi, c’étaient des adultes qui organisaient. » Le présupposé — c’était un jeu d’enfants — tombe sur ce seul point. La tradition n’avait pas été confiée aux enfants : ce sont des adultes qui la préparaient, exactement comme aujourd’hui.
Troisième défaite : la tradition défendue était une réclame de grand magasin
Le match est déjà joué, mais la discussion est allée un cran plus loin. Plusieurs internautes ont rappelé ce qu’est, en réalité, le morceau le plus emblématique du bon odori tokyoïte : Tōkyō Ondo.
Ce n’est pas un chant villageois transmis depuis des siècles. Il est né en 1932 comme opération publicitaire d’un grand magasin du quartier de Hibiya, sous le titre Marunouchi Ondo, avant d’être rebaptisé et gravé sur disque en 1933. L’objectif affiché était de redonner le moral à un Tokyo encore marqué par le grand séisme du Kantō. Le succès a été construit avec les grands magasins, les théâtres et les compagnies de cinéma — un dispositif que l’on appellerait aujourd’hui un media mix. Le disque s’est écoulé à plus de vingt millions d’exemplaires.
Autrement dit : le morceau que l’on défend au nom de la tradition est lui-même une chanson à succès, industrielle et récente, adoptée parce qu’elle plaisait. Reprocher à une fête de 2026 de danser sur ce qui plaît en 2026, c’est lui reprocher exactement ce qui a fait le répertoire d’origine.

La manière dont ça s’est terminé n’est pas très glorieuse
Il faut cependant dire comment la controverse s’est réellement achevée. Elle ne s’est pas arrêtée sur ces trois défaites factuelles.
Saya Takagi a été condamnée en 2016 pour infraction à la loi sur le cannabis. Une grande partie des réponses n’a pas discuté du bon odori du tout : elle a retourné le mot contre son auteure.
La cible se déplace
5chCelle qui fait perdre au pays sa dignité, ce ne serait pas plutôt vous ?
C’est pas l’actrice du cannabis, ça ?
Légaliser le cannabis ferait bien plus de mal à la dignité du Japon.
À partir du moment où le cannabis entre dans la conversation, il n’est plus question de bon odori.
Le mois prochain, « Okane ga nai ! » repasse sur TVer.
À l’époque, c’était une bonne actrice, pourtant.
La conversation glisse vers sa carrière d’actrice et quitte complètement le sujet.
Insulter l’anime et le Japon dans la même phrase, forcément que ça explose.
Ce n’est pas le mot « otaku » qui a piqué, c’est le mot « anime ».
Les intéressés se mettent eux-mêmes à analyser pourquoi ça a pris de telles proportions.
C’est efficace et c’est hors sujet. Le passé judiciaire de l’auteure ne dit rien de la valeur de sa remarque sur la musique d’un festival. Une partie du Japon a gagné ce débat avec de très bons arguments — un programme de fête et un disque de 1966 — et l’autre partie l’a gagné en changeant de cible.
La dernière autoanalyse, elle, est juste. Ceux qui ont réagi n’étaient pas les défenseurs de la fête, mais les gens pour qui le mot anime venait d’être employé comme une insulte. La puissance de feu de la controverse ne venait peut-être pas du bon odori.
Les défenseurs de la fête, eux, se sont surtout exprimés sur le registre du plaisir :
L’énergie qui se dégage de cette rencontre entre la tradition et la culture otaku est formidable. L’été japonais de l’ère Reiwa, c’est très bien comme ça.
Texte original (日本語)
伝統とオタク文化の熱量が素晴らしい。令和の日本の夏、これでいい。
Ce que la dispute dit vraiment
Ce genre de querelle revient chaque été, et jamais tout à fait pour la même raison. Ce qui la rend intéressante ici, c’est que le camp de la « dignité » a perdu sur son propre terrain : non pas parce que la modernité aurait raison contre la tradition, mais parce qu’il n’avait regardé qu’un tiers de la fête, que la scène dénoncée existe depuis soixante ans, et que le morceau qu’il défendait avait été commandé par un grand magasin.
Il reste une question que personne, dans cette semaine de vacarme, n’a vraiment posée : si le répertoire du bon odori a toujours été celui du moment, qu’est-ce qui sera défendu comme patrimoine dans quatre-vingt-dix ans ? Il y a de bonnes chances que ce soit précisément ce que l’on dansait, cet été, dans la cour de Kanda Myōjin.